Le Christ mort de Mantegna, ou l’humanisation du divin

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Lamentation sur le Christ mort, par Andrea Mantegna (1431-1506), vraisemblablement peinte entre 1475 et 1480. 

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Timbre à l’effigie d’Andrea Mantegna, qui le montre dans un âge compris entre 50 et 60 ans.

La peinture a cela de drôlement prodigieux qu’elle demeure étrangère au temps. A l’image d’un bon vin qui gagnera en légèreté et fumet, un tableau profitera de l’âge et du recul pour dévoiler tous ses sens. Peut-être parce que la distance avec le contexte de création permet de se rendre réellement compte du sublime et de l’avancée technique accomplie par le peintre à l’époque. Sans doute, aussi, parce que l’on réalise pleinement que ce genre de chef-d’oeuvre a insufflé un nouveau courant aux représentations du Christ et à la peinture. C’est bien là que se situe tout le génie d’Andrea Mantegna, un artiste de la Renaissance farouchement opposé au style gothique.

 

Et le divin fût humanisé… 

Mystérieux. Bouleversant. Macabre. Ou les adjectifs qui reviennent le plus souvent à l’esprit de ceux qui observent cette toile. L’instant que peint Mantegna se situe entre la Descente de croix et la Mise au tombeau. Le Christ y apparait le corps toujours marqué par les stigmates de la Crucifixion. A son chevet, son disciple Jean – qui joint ses mains pour, semble-t-il, prier -, la Vierge Marie ainsi que Marie Madeleine. On n’aperçoit que les visages de ces personnages qui pleurent le Christ. Celui-ci est d’ailleurs allongé sur son lit de mort, au milieu de la pièce. Il remplit une majeure partie du tableau, ne laissant d’autre choix que de s’attarder sur son visage, notamment. Un visage justement représenté comme déformé et imprégné de douleur, mais paradoxalement serein. Apaisé, presque.

Crucifix du Chris souriant, exemple de la plupart des représentations du divin, qui ne souffre jamais

Crucifix du Chris Souriant, exemple de la plupart des représentations du divin, qui ne sembler jamais souffrir

C’est en suscitant une sincère émotion fatalement humaine que ce tableau se distingue des autres représentations du Christ, où il est habituellement peint comme un « Dieu », tout-puissant même dans la mort et l’adversité.

Un tel résultat n’a donc été possible que par une très grande maitrise de l’anatomie, en premier lieu. Nous pouvons l’apercevoir sur les traits du Christ allongé, avec par exemple, le coup de lance reçu par Jésus-Christ qui est adroitement peint et que l’on ne peut découvrir qu’après avoir bien regardé la toile. Ensuite, la prise de vue rend définitivement ce tableau exceptionnel pour son temps, bien aidée par les couleurs utilisées qui font ressortir un genre d’illusionnisme. A cela sont ajoutée des couleurs ternes et froides, amplifiant avec réalisme le coté morbide et dramatique. Dans ce tableau, nous remarquons véritablement l’humanité du Christ par une composition somme toute ordinaire qui illustre au mieux une souffrance véritable. Une souffrance connue de tous, finalement.

 

 

 

 

Le Christ en Croix de Philippe de Champaigne, qui montre bien le côté divin majoritairement répandu dans les représentations du Christ mort.

Le Christ en Croix de Philippe de Champaigne

Pour illustrer cela, nous allons nous pencher sur Le Christ en Croix, de Philippe de Champaigne. Cette représentation se pose en contraste total de l’oeuvre de Mantegna. Avec les murs de Jérusalem en arrière-plan, le Christ apparait éclairé par une lumière divine tandis que la peinture est globalement sombre. La tête haute, son regard se dirige vers les cieux, sans peine manifeste ni marques physiques sur le corps. De Champaigne suit donc le courant artistique majoritairement répandu, qui consistait à exposer un divin sur-puissant même dans la mort.

Par conséquent, Andrea Mantegna a parfaitement su transmettre l’humanité de la scène et du Christ, en particulier. En outre, on ne distingue que très peu l’auréole qui entoure la tête de ce dernier. A jamais, cette représentation intensément poignante et humaine d’une tragédie biblique continuera de susciter l’admiration. Et, de la sorte, d’influencer aussi bien la peinture que la façon d’imaginer le divin.

 

Le précurseur d’une nouvelle peinture 

En cela, Andreas Mantegna demeure un visionnaire qui a voulu proposer une approche différente aux reproductions du Christ. Dans l’histoire de l’art, peu de personnes peuvent se targuer d’avoir insufflé un nouveau souffle à un courant pictural.

Le Christ à la colonne, peint par Le Caravage, 1607

Le Christ à la colonne, peint par Le Caravage, 1607

Comme exemple, nous pourrions citer Michelangelo Merisi da Caravaggio, qui s’est servi du travail de Mantegna pour approfondir cette idée de peindre le religieux sous un nouvel angle. Surnommé Le Caravage en France, cet artiste du XVI puis XVIIe siècle est l’un des premiers (ou du moins le plus notable) à exposer des personnages bibliques de façon crue, sans pudeur et parfois décence, en se servant surtout de la technique du clair-obscur. Ainsi, il espérait donner une réalité nouvelle à ces personnages et un sens différent à leurs actions. Au risque, souvent, de se faire accuser de blasphémateur. De nos jours, on parle encore de « caravagisme » pour une toile oscillant entre naturalisme, réalisme et ténébrisme.

 

Campbell's Soup Cans de Warhol, 1962

Campbell’s Soup Cans de Warhol, 1962

Beaucoup plus tard et dans une moindre mesure, un peintre que nous connaissons davantage car plus contemporain, a modifié bon nombre de moeurs artistiques. Il s’agit d’Andy Warhol, un homme qui s’est dressé contre la consommation de masse grandissante à partir de la seconde moitié du XXe siècle aux Etats-Unis. Par ses toiles, l’Américain entend dénoncer l’uniformisation de la société et de ses comportements ainsi que le rôle de l’image (du superficiel) sur nos désirs.

 

 

 

Le parallèle avec Mantegna peut sembler délicat, mais force est de constater que les oeuvres de Warhol ont influencé la façon de peindre et ce que cela représente. Tout comme l’artiste italien quelques siècles plus tôt.

 

La perspective comme outil artistique 

Exemple de perspective moderne

Exemple de perspective              moderne

Avant toute analyse, la perspective est l’art de représenter des objets, personnes ou des espaces à trois dimensions sur une surface à deux dimensions (une toile, par exemple). En peignant avec perspective, un artiste recherchera la reproduction d’une illusion d’optique, tant de l’espace que du volume. Cette façon de montrer les choses se démocratise durant la Renaissance italienne, où l’envie de réalisme prédominait.

Ici, les effets de perspectives sont amplifiés par la prise de vue de cette scène, que l’on pourrait qualifier de « photographique » (de facto, une impression de plongée émerge de la toile, où l’on imagine Mantegna vouloir peindre du dessus ce qu’il imagine), plutôt novatrice voire surprenante pour l’époque, nous transmet l’émotion et l’atmosphère présente dans la pièce à ce moment-là. Il est également important de noter que la mise en perspective de la Lamentation sur le Christ mort est possible grâce à nouvelle technique de peinture pour l’époque, la Tempera.

 

L'Annonciation à Sainte Anne, Giotto, 1303-06

L’Annonciation à Sainte Anne, Giotto, 1303-06

 

Afin de comprendre au mieux l’évolution de la perspective, prenons Giotto di Bondone (1267-1337). Ce dernier, membre du mouvement gothique, se servait d’architectures sommaires pour marquer davantage la profondeur de sa toile. Comme on peut le voir ci-dessus avec l’Annonciation à Sainte Anne, Giotto a peint ses personnages sous un toit et/ou entouré de murs dans le but de représenter au mieux la trois dimension.

 

 

 

Aujourd’hui, la perspective est partout. Les nouvelles technologies permettent même de jouer sur les effets d’optique. Que cela soit dans un album de photos de vacances ou pour une réclame, elle amuse autant qu’elle captive. Parce que même sans les talents de Mantegna ou Giotto, il est possible de réaliser des perspectives bluffantes avec un simple appareil photo.

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Par Aris Hammoumraoui et Eddy Serres.

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