L’ecriture en images

calligramme
Calligramme en forme de lion, signé du calligraphe Ahmad Hilmî. Turquie ottomane, daté du 12 du mois jumâdâ Ier 1331 H / 19 avril 1913. Encre et pigments à l’eau (aquarelle) sur papier.

Calligramme, n. m. (du grec kalos: »beau » et gramma: « lettre ») : poème dont les lignes sont disposées de manière à former un dessin évoquant généralement le thème du texte. Ce calligramme récite le Bismala, le verset d’ouverture de toutes les sourates qui récite la grandeur et la beauté du prophète, ici une invocation à Ali, le gendre de Mohammed(le Prophète), surnommé à raison « le lion de Dieu ». Les cinq griffes représentent Allah, Mohammed, Ali, Hassan et Hussein et la langue rouge signifie que Ali est le porte-parole de Mohammed. Il y a dans l’Islam une fusion entre Dieu et sa parole, la calligraphie nait en même temps que la diffusion et la copie du Coran. C’est pour ça que la calligraphie devient un support artistique fondamental pour décorer. Ensuite les signes s’allongent, se roulent jusqu’à dessiner les contours et les détails des animaux, des fruits, des plantes et c’est ainsi que le calligramme est née!

Apollinaire, inventeur ou menteur?
Simmias_de_Rhodes_-_Les_Ailes
« Les ailes de l’amour », Simias de Rhodes, IV siècle a. J.C.
apollinaire
« La colombe poignardée et le jet d’eau », Apollinaire, 1918
Poemes en acrostiches, Venance Fortuna, VIème siècle

1918, rentré de la guerre Guillaume Apollinaire publie « les calligrammes » un recueil de poèmes écrit pendant sa mobilisation sur le champ. Rien de bizarre jusqu’ici, sauf que si l’on cherche le mot sur le dictionnaire il n’existe pas. C’est le poète même qui invente ce mot, par la contraction de « calligraphie » et de « idéogramme », qui étymologiquement signifie: le dessin de la   pensée. Immédiatement le débat se diffuse, nombreux sont les journalistes et les lettrés qui l’accusent d’être un menteur et produisent des preuves. En effet l’histoire du calligramme, ou pour mieux dire des vers figurés, est bien plus vieille: les premiers attestés sont ceux de Simias de Rhodes, un poète vivant trois siècles avant Jésus Christ, qui représentent des ailes, un œuf et une hache; ensuite l’évêque de Poitiers Venance Fortuna au VIème siècle et le moine Raban Maur au VIIIème siècle composeront des poèmes/prières en acrostiches (c’est à dire des poème desquels les premières lettres de chaque vers forment un mot); au même temps se développe sous l’empire ottoman la calligraphie arabe qui témoigne des plus beaux calligrammes. Curieux est comme les calligrammes entrent dans la culture occidentale quand l’institution qui les a traité d’art sublime pendant des milliers d’années s’effondre et disparaît. L’image à analyser date symboliquement de 1913 et est donc une réalisation très tardive de cet art ottomane. L’auteur Ahmed Hilmi est presque inconnu, mais il a des prédécesseurs très célèbres: les calligraphes étaient les artistes les plus renommés et les porteurs d’une tradition de beauté et de richesse sans précédents. En conclusion Apollinaire a inventé le mot mais il n’a pas inventé la chose!

La figuration et les religions monothéistes.

Lieu commun est que la religion musulmane interdit la représentation de Dieu, des Prophètes et de tous les êtres doués d’une âme, donc les hommes et les animaux, dans l’art. Mais est-il tout à fait vrai ? Il faut savoir que cette prohibition a été décidée par certains théologiens qui se réfèrent à un précis verset du Coran. Il faut aussi savoir que ce verset s’oppose aux statues des idoles polythéistes mais ne condamne pas expressément la figuration. L’Islam réunit une multitude de peuples et de cultures différentes donc plusieurs questions, comme celles religieuses, ont été traitées différemment.

Le voyage nocturne du Prophète Nezâmi, Khamseh (Les Cinq Poèmes) Bâghbâd, 1619-1624 BNF, Manuscrits orientaux, supplément persan 1029, f. 4 v°
Le voyage nocturne du Prophète
Nezâmi, Khamseh (Les Cinq Poèmes)
Bâghbâd, 1619-1624
BNF, Manuscrits orientaux, supplément persan 1029, f. 4 v°

C’est pour ça que l’aniconisme (absence d’images) n’a pas été toujours suivi : on a plusieurs représentations du prophète, sa famille et les prophètes bibliques, pas dans le domaine strictement religieux mais dans les textes d’histoire, d’architecture et du profane en général. La position des théologiens oscille entre l’interdiction totale de toute représentation d’être avec une âme et la seule interdiction de la représentation divine. A cause d’une monté de l’orthodoxie le visage du prophète, avant représenté, a été couvert d’un voile d’abord et puis effacé dans plusieurs représentations.
Mais l’Islam n’est pas le seule grand religion révélée à avoir combattu l’idolâtrie et les idoles : le Judaïsme aussi interdit la figuration de Dieu, dans le deuxième des dix commandements.
« Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. » Exode XX, 4 – Traduction œcuménique de la Bible
Les trois monothéismes s’accordent pour déclarer Dieu irreprésentable, mais la croyance que Jésus est Dieu en forme humaine a permis à la religion chrétienne de le dessiner. Le Christianisme est donc la seule religion qui ait accepté, pratiqué et encouragé la pratique de la représentation divine.

Le rapport entre image et écriture.

Les premières formes de communications écrites ont été des images (voir les fresques préhistoriques), alors pourquoi notre principal moyen de communication aujourd’hui est l’écriture, qui semble ne rien avoir à faire avec un dessin ? Notre alphabet vient de celui grec, qui doit son originalité au fait que la notation syllabique y est décomposée en phonèmes (voyelles et consonnes). L’alphabet grec est aussi le premier système qui rompt les liens qu’avaient eu jusqu’alors les écritures avec l’image, et cela est vu comme un avantage pour sa diffusion et prospérité. Le rôle de l’image dans le système alphabétique se réduit tellement qu’elle n’a qu’un rôle marginal. Mais ça n’est pas été toujours le cas ! Dans des très différents lieux du monde, la Mésopotamie, L’Egypte, la Chine et l’Amérique Centrale, les civilisations ont trouvé le moyen, à travers l’image, d’assurer une communication efficace et bien plus fiable que la seule parole.

Hiéroglyphes sur le temple de Kôm Ombo, auteur inconnu, Époque  du IVe millénaire avant notre ère au IVe siècle
Hiéroglyphes sur le temple de Kôm Ombo, auteur inconnu,
Époque du IVe millénaire avant notre ère au IVe siècle

L’écriture est née donc d’un métissage entre dessin et signe fonctionnel, duquel l’image forme la genèse. Les hiéroglyphes ont une origine pictographique, mais certains sont des idéogrammes (un symbole graphique représentant un mot ou une idée). Aujourd’hui certaines langues vivantes, conne le chinois et le japonais, utilisent des idéogrammes. Les « Calligrammes » de Apollinaire, les mots en liberté des futuristes italiens et le « Coup de dés » de Mallarmé semblent alors une tentative de reconquête de la valeur fondamentale de l’image dans l’écriture.

Odes mineures du Classique des vers. Peinture attribuée à Ma Hezhi (vers 1130-vers 1170), calligraphie attribuée à l'empereur Gaozong des Song. Musée du Palais, Pékin.
Odes mineures du Classique des vers. Peinture attribuée à Ma Hezhi (vers 1130-vers 1170), calligraphie attribuée à l’empereur Gaozong des Song. Musée du Palais, Pékin.

Estefania Merino, Alicia Llanos, Camille Rinaldi.

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