Les yeux du génocide

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Alfredo Jaar, The Eyes of Gutete Emerita, Installation (diapositives, aluminum, plexiglas, tubes fluorescents), 1996

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L’importance du regard

Steve McCurry, Agence Magnum. Jeune fille afghane au camp réfugié de Nasir Bagh, Peshawar, Pakistan, 1984

En 1994 au Rwanda, Gutete Emerita est une jeune mère de famille. La guerre civile rwandaise a commencée et le génocide des Tutsi est enclenché. Pour échapper aux milices Hutu, de nombreux Tutsi choisissent de se réfugier dans les églises. Un dimanche matin les Hutus décident de s’attaquer à une de ces églises, l’église de Ntamena. Le lieu saint qui devait les protéger contre les attaques de leurs bourreaux devient le théâtre sanglant du massacre des Tutsi. Près de 400 Tusti tombent sous les coups des machettes Hutu. Gutete est présente ce matin là, elle réussi à s’enfuir avec sa fille mais son mari ses deux fils sont tués sous ses yeux. Ce sont ces yeux, témoins de la barbarie humaine, qu’Alfredo Jaar a souhaité immortalisé pour son œuvre The Eyes Of Gutete. Un regard, celui de Gutete, fixé sur une diapositive, reproduit un million de fois comme le million de Rwandais morts pendant ces 100 jours de génocide. Des diapositives, des regards, entassés sur une table lumineuse comme étaient entassés les corps des rwandais. Ces regards, ce sont non seulement les yeux de Gutete Emerita qui a vu ses proches se faire assassiner, les yeux de tous les rwandais qui ont été témoins de ces massacres, mais également les yeux fermés de la communauté internationale, et les millions d’yeux qui se sont clos pendant ce génocide. Ces yeux, qui en disent finalement peut-être plus que n’importe quelle photographie de charnier, suggèrent toute la violence et l’horreur du massacre d’un peuple. Plus encore que la violence des images Alfredo Jaar choisi d’utiliser la violence du regard. La force du regard est une notion que l’on retrouve régulièrement chez les artistes, et peut être particulièrement chez les photographes. C’est le cas par exemple du photographe humaniste Steve McCurry, qui s’attache à retranscrire dans ses portraits de puissants regards chargés d’une intensité qui en dit long sur la vie des sujets qu’il photographie. Il écrira d’ailleurs à ce propos « De manière inconsciente, je crois, je guette un regard, une expression, des traits ou une nostalgie capable de résumer ou plus exactement de révéler une vie. »

Un million d’yeux, un million de corps

Alfredo Jaar utilise les yeux comme partie du corps pour représenter le corps tout entier. Cette métonymie efface les corps mais fait appel à l’inconscient collectif et à l’image enracinée des corps entassés dans les esprits. L’entassement des corps et des os, cette image redondante et choquante est diffusée dans de nombreux documentaires et films pour entretenir la conscience collective et faire prendre conscience de l’horreur des génocides.

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Image tirée du film « La Vie est Belle » de Roberto Benigni. Les corps dans un camp d’extermination juif. Source : jaffrenou.free.fr

Exposition The Eyes Of Gutete Emerita, d’Alfredo Jaar. Source : Atlantidezine

La vie est belle, film de Roberto Benigni datant de 1998, montre l’étendue des pertes humaines du génocide juif à travers ces images de corps entassés. « Que de corps entassés, que de membres épars privés de sépulture ! », a écrit Jean Racine dans Esther. Résider sous terre après sa mort est une question d’honneur pour un être. Si les corps demeurent entassés et en décomposition à l’air libre, l’humain n’est plus respecté, le corps est comme un objet, un déchet. L’idée de sépulture renvoie à la dignité de l’être, totalement occultée lors des génocides. La sépulture fait partie du respect des rites funéraires et est affaire de culture. Chaque société attache un soin différent à la conservation des corps. Au Mexique par exemple, les morts occupent une place très importante, et sont mêmes célébrés même lors du « Dia de Los Muertos ». Durant cette fête et dans certaines villes, les morts y seraient même déterrés pour laver leurs os. Le rapport au corps et à la mort n’est pas toujours le même, et on peut citer d’autres pratiques inhérentes aux sociétés, comme la momification en Egypte Antique. La vue des cadavres représente une responsabilité pour celui qui a le pouvoir d’éviter le massacre. C’est la responsabilité qui a été mise en cause dans le premier procès lié au génocide rwandais, en mars 2014. Pascal Simbikangwa, officier du Service Central de Renseignement rwandais pendant les événements de 1994, a été condamné à 25 ans de prison pour génocide et crime contre l’humanité.
Il nie avoir vu ces corps entassés, alors que près de 800 000 personnes ont été tuées en cent jours.

L’art de la guerre 

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Comme des fleurs coupées, extrait de la série Massacres (2001), Jean Jansem. Source : jansem.net

D’autres génocides, d’autres guerres ont inspiré les artistes. C’est le cas du génocide arménien. Entre avril 1915 et juillet 1916, un million deux cent mille arméniens ont été décimés par les « Jeunes-Turcs » un parti politique qui dirigeait ce qui était, à l’époque, L’Empire Ottoman. Jean Jansem est un peintre d’origine arménienne, né en 1920 et qui a passé une grande partie de sa vie en France. Afin de dénoncer le génocide arménien et de rendre hommage aux victimes, il a imaginé une série de tableau appelée Massacres, qui en 2002, a fait l’objet d’une exposition au Musée du Génocide à Erevan, la capitale arménienne. Les tableaux représentent des squelettes, des corps entassés.

 

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Etude pour Massacre (2000), Jean Jansem. Source : jansem.net

Le génocide Juif est aussi très présent dans l’art : dans la peinture mais aussi dans les installations. Lors de la troisième édition de Monumenta au Grand Palais intitulée Personnes par exemple. L’artiste Christian Boltanski y a proposé une installation centrée sur les vêtements.

Sous la nef du Grand Palais, des centaines de vêtements empilés rappellent les corps entassés lors de la Seconde Guerre Mondiale. Une façon d’accomplir son devoir de mémoire, Christian Boltanski qualifie d’ailleurs son travail de « Memento Mori » ou de « Vanité contemporaine ». Christian Boltanski, né en 1944, durant la guerre, est à l’origine d’autres créations rendant hommage aux victimes du génocide Juif. En 1989, par exemple, l’installation « Monument Odessa » représente des photographies d’enfant floues, entourées d’ampoules qui forment une sorte d’autel.

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Personnes, Monumenta,Vêtements entassés (2010), Boltanski. Source : col89-marcelayme.ac-dijon.fr

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Installation Monument Odessa (1989), Boltanski. Source : arts.college-sainthelier.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A. Thoret, A. Hadnane et L. Pochinot

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